Laure : Daniel Harlow, vous êtes vraiment un coiffeur à part, égérie des années 70, et adepte des contre-courants. Racontez nous vos impressions sur ces années. Vous êtes-vous amusé ? De loin, cette époque nous semble extravagante.
J’ai commencé à travailler avec Alexandre. En 63. Bon c’était un peu le « Vatican » de la coiffure, avec lui j’ai appris des choses très compliquées ! Presque historiques, et ça avant de mettre un rouleau sur la tête ou faire un brushing. Assez vite, je suis devenu son assistant privilégié. Je devais être doué : là c’était amusant parce que j’ai commencé à faire les défilés Haute Couture, Dior, le Bal des Débutantes, les mariages princiers, en tout cinq années instructives et festives.
Ensuite, j’ai ouvert un salon rue du Ranelagh en 1968 (quelle année). Nous étions juste 3, 4 personnes.
Dans ce salon au début, j’avais tendance à faire de « l’Alexandre ». Des chignons, des coiffures très classiques, de bonne qualité, des mise en plis, et… pose de diadèmes. Encore un fois, inconsciemment je voulais refaire du Alexandre, et d’ailleurs je voyais venir ses clientes rue du Ranelagh, sans cavalier (!), fréquenter mon salon qui était tout de même quatre à cinq fois moins cher que celui d'Alexandre.
Petit à petit je me suis émancipé, mais plus les techniques sont contraignantes, plus il est difficile de s’arracher... Mais c’était sans compter mon esprit de contradiction ! Je voulais changer les choses, chercher l’accident, faire de l’Alexandre cassé !
Et alors petit à petit, le contre-courant a pris le dessus. Les bigoudis, il faut les mettre les uns à côté des autres etc… Et alors c’est là que le « n’importisme » a pris le dessus en partant des gestes connus… Mais le savoir est toujours là, c’est difficile de se libérer. C’est la façon de faire qui fait la différence. Tout à coup cela devient vraiment bien.
A cette époque j’ai rencontré Inès de la Fressange qui était mannequin, débutante, androgyne, garçonne et elle ne parlait pas du tout ! Elle s’est rattrapée après. J’ai fait avec elle des modèles pour L’Oréal, j’aimais beaucoup son humeur, sa facilité d’accès.
Une de mes clientes me dit un jour : « Ecoutez, moi je n’aime pas les coiffeurs, mais avec vous ça va ! ». Moi non plus, je ne parlais pas beaucoup, c’était peut-être cette attitude qu’elle appréciait, et son opinion allait un peu dans le sens de mon opinion personnelle sur le métier.
Je lui ai répondu : « Je suis spécialiste des femmes qui n’aiment pas beaucoup les coiffeurs ! » Et ce fut ma pub : une contre pub. On m’a dit : Ne dit pas cela, mais dis plutôt : Harlow n’aime pas LE coiffeur, mais pas Harlow n’aime pas LES coiffeurs.
Mais au niveau marketing les femmes allaient de moins en moins chez le coiffeur toute les semaines (rouleaux etc.) – En partant de ce constat il fallait miser sur la coupe et apprendre aux femmes à la maintenir : « revenez dans trois mois… ». C’était une idée qui n’avait pas encore cours à ce moment là, mais la clientèle n’était pas moins assidue.
Toujours cette question du marketing, je cherchais un nouveau slogan : Ecoutez au hasard les coulisses des restaurants, vous entendez de drôles choses, « Mais qu’est-ce quelles ont, elles ne sont jamais contentes… Un quart d’heure sans histoires ? Cela va venir... » - Les sources d’inspiration sont ce qu’elles sont !
Peut-on dire que mon slogan célèbre » : « Harlow n’aime pas les emmerdeuses et les emmerdeuses n’aiment pas Harlow » - était une contre pub ? Sûrement. Et j’ai fait de la pub avec ce slogan, non pas spécialement dans les magazines féminins mais plutôt L’Express, Le Nouvel Obs, moins ciblés féminin justement, pour distancier les propos sans doute.
J’ai pensé à ce moment-là aussi dans un autre registre pour élever le débat que « la coiffure est une sorte d’architecture » et j’ai alors déployé sur plans les coupes de cheveux. Techniques et plans accessibles .
Laure : Vous aviez basé aussi votre communication sur la technique et la faisabilité donc ?
Oui, c’est rassurant, rationnel, pragmatique, imparable, un plan de coupe.
Laure : Dans ces années là, les coiffeurs faisaient un peu la pluie et le beau temps.
J’en reviens à mon idée, je pense que c’était très amusant ? Oui, bien s’amuser et mourir… On vit longtemps… ! C’est un métier très éphémère, qu’est ce qu’il y a finalement à retenir ? Le vent ? Les cheveux ça repousse ? – être à la mode ? A la pointe de la mode ? Plus à la mode ? Durer, c’est difficile.
J’ai arrêté en 2002, je fais encore des « images » pour des marques. Ce que je faisais se fait maintenant, c’est passé dans le savoir-faire des coiffeurs - les marques récupèrent les coiffeurs, ils deviennent des « ambassadeurs ». Les coiffures, les maquillages sont signés par les marques.
Vous savez, il n’y a pas de droit d’auteur pour un coiffeur, vous voyez votre coiffure basique répétée à l’infini, vous n’êtes plus concerné. Je peux retrouver des éléments de mon style et c’est le domaine public bien sûr.
Laure : Et l’amusement, j’y tiens ?
Oui, j’ai rencontré des actrices : Lorraine Bracco que j’ai épousée ! « Mais le temps sépare ceux qui… tout doucement, sans faire de bruit. » L'amour, c’est un sujet sans fin, je vais peut-être l’éviter, mes propos seront… Le vent, la mode, les cheveux ça repousse !
Propos recueillis par Laure Lagrange.